Text 2: Helle Hella by Jean-Luc Nancy

 

 

Helle  Hella
Une image sans doute est toujours un gouffre, une profondeur dans laquelle on est attiré, tiré par des tractions et des attractions de l’ordre de celles qui régissent les rapports des corps célestes. Ce sont des forces de gravité ou bien des courbures d’espace au voisinage des grandes masses, ce sont des aspirations de trous noirs ou bien des attracteurs ponctuels ou étranges. Ce sont les précipitations d’atomes affectés de glissements et d’inclinaisons, d’un clinamen qui pousse leurs trajectoires en travers des autres. Ce sont les gonflements, les craquements et les souffles des éruptions volcaniques, des expansions de magmas, des créations de mondes et de leurs désintégrations.
Telle est la leçon que propose Hella Berent. Sa leçon, et par conséquent aussi son inspiration, son mobile, l’énergie qui l’anime. Une image a la puissance dangereuse d’une explosion ou bien elle n’est plus image mais illustration, enluminure, pâtisserie ou figuration au sens de représentation, d’allégorie – et non au sens de l’art dit figuratif, qui est l’image de l’invisible dans le visible. Hella a aussi parfois dessiné des figures – qui n’étaient pas moins intenses, fulminantes et acérées que ses lancées d’espace et ses brisures pures.
L’image, qu’elle soit portrait, paysage ou bien flaque, rayure et fente, doit avoir la puissance et la vertu d’un déchaînement, faute de quoi elle emprisonne le regard dans des ordonnances alléchantes et somnolentes. Elle n’est plus l’image pour elle-même, elle se fait le support d’une information ou d’un message.
Ce que dessine Hella est avant tout fait d’emportement dans tous les sens du mot : enlèvement, saisissement, lancée tout autant qu’impatience, colère, fougue et turbulence.
Le trait domine, la ligne et son désir intense, ce désir qu’il faut suivre comme disait Matisse – ajoutant qu’il fallait le suivre jusqu’au point où elle, la ligne, veut disparaître. Car sa disparition la prolonge à l’infini. Son suspens la retient immobile dans la pleine vitesse de son élan. Ses courbes, ses angles, ses brisures relancent, ravivent son allure. Car ces lignes sont des allures, des manières, des façons de paraître et de vibrer, de disparaître en pleine vibration, de projeter un sens toujours à venir, toujours plus inouï, plus exigeant et qui emporte en lui, défaites, déliées, toutes les significations devenues vaines.
Ses couleurs font de même. Gouache ou aquarelle, et souvent les deux mêlées, elles combinent force et légèreté, densité et transparence, touche et frôlement, éclat et pâleur. Elles sont volontiers acides ou aigres-douces – dans les verts, les bleus, les jaunes. Parfois elles se dissolvent l’une dans l’autre ou s’enlèvent ensemble dans le ciel blanc du papier.
Ici ou là en pense au El Greco de l’Aenonciation, de La Vision de St Jean ou du Martyre de St Maurice. On peut aussi songer à Dufy – non pas pour faire des comparaisons ni pour trouver des références, mais parce que sans aucun doute ces couleurs élancées, étirées en lignes rapides, en aplats dégradés et en sarabandes jamais abouties, le plus souvent perdues hors du papier, se sont extraites par elles-mêmes de l’histoire de la peinture. Elles étirent cette histoire, elles la secouent et la ravivent, elles l’emportent toujours ailleurs dans son propre univers ou dans le plurivers des espaces enchevêtrés, des évènements chaotiques et des longues vibrations glissantes.
Telle est sa clarté : elle laisse paraître ensemble les forces, les tensions, les frottements et les détentes de tout ce qui se presse et s’empresse à la claire surface des yeux. Ce sont nos yeux qui peinent ici : ils bondissent, ils frémissent, ils se noient ou ils s’embuent. La vision est elle-même la grande lumière blanche que traversent les éclosions, les filaments et les traînées des teintes, des nuances, des inflexions et des boucles. C’est la lumière qui s’agite, se plie, se déploie, se colore et s’irise.
Pourtant plutôt que de polychrome, multicolore ou bariolée, plutôt que diaprée ou chamarrée et plutôt que zébrée ou bigarrée, on est tenté de dire cette lumière polyphonique. Ces lignes colorées résonnent. Elles font entendre des échos de la clarté même – en allemand Helle : moins la clarté translucide que la clarté qui rayonne, une clarté active, éclairante plus qu’éclairée, qui pour cette raison appelle, retentir, résonne.
Comme une voix qui dit « je t’aime », comme un appel à venir, comme un cor ou un violon, comme les notes d’un piano en plein vol ou comme les cordes d’une harpe éclatée. Ou bien comme un murmure, un chuintement, un bruit de ruisseau, la douceur d’une imagination naissante.
Et parfois ce sont des stridences, des sifflements et des craquements. Parfois la guerre et non l’amour. Parfois l’indifférence et le silence.
Mais toujours la grande clarté d’une évidence : comment ça jaillit, comment ça prend feu et comment ça s’envole. Comment ça se noie et ça ressurgit. Ça – quoi ? du sens et de l’éclat, une émotion, un pressentiment, un Wink – mais toujours parfaitement clair, sans aucune ombre ni hésitation. Sans ambiguïté ni confusion.
La très claire expression d’une pensée, l’expansion de sa source inépuisable.

Jean-Luc Nancy
9. 4. 2018